La nouvelle du décès de Tarek Ben Hiba arrive sur le dispositif mobile alors que plusieurs représentants de la société civile méditerranéen étaient sans voix devant les images tournées sous la barrière que sépare Melilla du territoire marocain. Des dizaines de corps immeubles amassés sur le sol nu : parmi eux, il y avait ceux qui étaient décédés sous le poids de l’avalanche de migrants tombée en arrière du haut de l’enceinte alors qu’ils essayaient de sauter du côté espagnol, et ceux qui se trouvaient dans un état d’inconscience, ou sans forces et sans espoirs.

Et autour de cette masse de bras, de jambes et de torses, la police marocaine qui observait, sans fournir d’aide médicale, mais prête à donner des coups de canne à quiconque voulait se lever et s’enfuir.  La nouvelle avait pris au moins une journée avant de pouvoir circuler pendant que les autorités marocaines essayaient de minimiser les événements. D’ailleurs, plusieurs cadavres venaient d’être enterrés sans qu’aucune autopsie ou identification aient été effectués préalablement. Ce que nous savons, ce qui a été écrit, c’est qu’il s’agissait de personnes provenant de la région subsaharienne, l’extrême périphérie méridionale du bassin méditerranéen, et du Soudan.

La coïncidence de ces deux tristes nouvelles tombées ensemble sur mon dispositif était éclatante. Tarek défendait un destin commun entre les peuples qui habitent et parcourent la Méditerranée. C’était l’une de ses combats de citoyenneté, peut-être le plus important.

Fier de sa double nationalité, tunisienne et française, il s’était chargé d’esquisser un avenir plus conforme à l’histoire de flux et d’échanges qui est propre à cette région, un avenir « métis », où les citoyens des deux rives porteraient la responsabilité d’éduquer d’autres concitoyens à lire à travers les faits du quotidien sans se faire tromper par les alarmismes, à y voir l’extraordinaire richesse du partage des destins au-delà des frontières politiques et administratives. Ce n’était pas simplement une question de respect des libertés fondamentales, de dignité humaine, c’était aussi une question de transformation culturelle, de récupération d’une mémoire collective, et depuis là, de vision politique : celle de la construction d’institutions démocratiques communes entre les nations euro-méditerranéennes, en dépassant les liens inter-étatiques actuels et en créant de nouveaux espaces régionaux intégrés.

Tarek avait écrit : « Les binationaux, qui peuvent être considérés comme la catégorie de population la plus nombreuse née des rapports entre les deux rives, pourraient devenir un important vecteur d’intégration des deux rives, car ils portent en eux cette dualité culturelle qui éclairent les problèmes selon un double angle : celui du pays d’origine et celui du pays de résidence. (…) La nouvelle institution euro-méditerranéenne que nous appelons de nos veux pourrait trouver un large écho si elle s’appuierait sur cette volonté des binationaux de vivre leur double nationalité comme une coexistence qui refuse le déchirement et recherche l’apaisement en revisitant les frontières de l’État-nation.  [1]»

La question des migrations, des migrants, de la mobilité était au centre de ses préoccupations ; son discours et sa réflexion vont manquer à tous ceux et toutes celles qui ont à cœur la Méditerranée. Bien évidemment, il n’y aura pas d’avancées vers la mise en place d’un espace intégré sans réforme profonde des politiques autour du phénomène migratoire. Pourquoi les citoyens de la rive sud et de ses arrière-terres ne peuvent-ils pas se déplacer entre les deux rives sans devoirs recourir à des moyens illégaux ? Pourquoi ne peuvent-ils pas se mettre à la recherche d’une meilleure vie pour soi-même et pour ses chers sans être criminalisés, comme nous les Italiens, ou bien nos voisins grecs ou espagnols, avons atteint les Amériques, l’Europe septentrionale ou l’Océanie au cours des décennies ? Quelle que soient les raisons, elles ne sont pas justifiables, ou si justifiés, elles ne sont pas suffisantes pour tolérer ce qui se passe à Melilla ou ailleurs.

Entre 2017 et 2021, le nombre des arrivées irrégulières en Europe a été estimé entre les 100.000 et les 150.000, alors que celui des arrivées régulières se situait entre les deux et les trois millions (source : Eurostat). Au vu de ces chiffres, nous devons conclure que le phénomène de la migration illégale est donc relativement marginal. Si l’Europe a été capable d’accueillir les centaines de milliers qui ont fui l’agression russe en Ukraine, pourquoi ne peut-elle pas régler la situation de quelques dizaines de milliers de migrants venant du sud et de l’est de la Méditerranée ? Bien sûr qu’elle le peut. L’héritage de Tarek est celui de l’ambition à construire des espaces de citoyenneté multiple, peut-être à géométries variables, sans tomber dans l’obsession de l’inviolabilité d’une soi-disant identité européenne.

A ceux et celles qui ont rencontré Tarek Ben Hiba la tâche de défendre l’idée de construire une « communauté de destin » entre les deux rives.

Bruxelles, 28 juin 2022.


[1] “ Our common vision: the role and prospects for Mediterranean integration through citizens”, in Bridging the Sea, Med Dialogue, 2021.

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