Carthage n’est presque plus en Tunisie. Ancrée sur le promontoire qui sépare la mer Méditerranée de la lagune de Tunis, elle domine dans son isolement le paysage terrestre et marin. La Tunisie profonde est lointaine, à peine peut-elle être imaginée de la ligne de côte. C’est sur une butte proche des ruines de l’ancienne ville que se trouve le palais présidentiel. Le président, lorsqu’il regarde vers l’entrée de son domaine, il a la Tunisie entière à ses pieds et la grande mer derrière ses épaules. C’est le sentiment que devait éprouver M. Ben Ali, le dictateur corrompu qui a siégé dans ce poste pendant trois décennies, jusqu’à la révolution des jasmins, et c’est la tentation qui caressera les pensées de tout président qui le remplacera. Le lieu, l’histoire de cette ville, la majesté du paysage et la distance physique de la Tunisie profonde obligent. Lorsque Kais Saïed avait été élu à la présidence de la république en 2019, tous avaient salué l’arrivée de ce juriste, un professeur, un non-politique, un croyant dans l’« Etat de droit ».

Maintenant qu’une crise sans précédents s’est ouverte, avec le gel des activités parlementaires pendant au moins 30 jours – j’écris « au moins » car le président de la République a évoqué la possibilité de le renouveler pour une période plus longue – le limogeage du Chef du gouvernement et de quelques ministres, l’attribution des pouvoirs exécutifs à soi-même de la part de M. Saïed et la levée de l’immunité parlementaire des députés, le président de la République est un homme seul plus que jamais, avec le poids de l’Histoire sur ses seules épaules, et la discrète compagnie des pins et des eucalyptus séculaires de Carthage. La crise de confiance (un bras de fer ?) entre présidence d’un côté et majorité parlementaire et gouvernementale de l’autre côté durait depuis plusieurs mois. Ses résultats sont devant les yeux de tous : la Tunisie n’a pas encore de Cour constitutionnelle; la pandémie est hors contrôle, suite à un aller-retour de mesures contradictoires, au laxisme généralisé ainsi qu’à l’insuffisance des dispositifs sanitaires ; le chômage diffusé et la contraction des activités commerciales, dont à l’étranger on ne connaît que l’effet d’avoir multiplié les vagues de migrants illégaux quittant les côtes de la Tunisie, sont parmi les conséquences d’une crise structurelle qui a poussé les Tunisiens à sortir dans la rue le 25 juillet dernier pour demander la « chute du régime ». Lorsque M. Saïed a pris cette demande au mot, beaucoup de citoyens ont exulté, d’autres ont crié au coup d’Etat.

M. Saïed a utilisé l’art. 80 de la Constitution tunisienne, qui dit que « En cas de péril imminent menaçant l’intégrité nationale, la sécurité ou l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, le Président de la République peut prendre les mesures qu’impose l’état d’exception, après consultation du Chef du Gouvernement, du Président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le Président de la Cour constitutionnelle». Et que « Ces mesures doivent avoir pour objectif de garantir, dans les plus brefs délais, le retour au fonctionnement régulier des pouvoirs publics. […] Dans cette situation, le Président de la République ne peut dissoudre l’Assemblée des représentants du peuple et il ne peut être présenté de motion de censure contre le Gouvernement ».

Or, la Cour constitutionnelle est hors-jeu car elle n’existe pas, et le Chef du gouvernement M. Mechichi ainsi que celui de l’Assemblée des représentants du peuple (le parlement) M. Ghannouchi, ont déclaré ne pas avoir été consultés auparavant. M. Saïed se défend disant qu’il n’a pas dissout le parlement, mais simplement gelé ses activités, et qu’il a enlevé l’immunité parlementaire de ses membres pour permettre à la justice de donner cours aux investigations des cas de corruption[1].

Tout cela a pris maintenant un cours pré-révolutionnaire, car un rapport direct s’est installé entre le président et le peuple. Le peuple a applaudi cette opération de nettoyage radical des institutions au nom de la justice et de l’efficacité.

Quand je vois un peuple croire dans les pouvoirs thaumaturgiques d’un homme seul, je vois le danger du pire se profiler à l’horizon. Au-delà des facteurs qui ont mené à cette crise, au-delà de la faiblesse de l’engagement civil des partis politiques, un homme seul est plus exposé aux fautes et aux chantages.

Examinons les passages au palais des derniers jours. Tout de suite après l’imposition de cet état d’exception, on a vu les ministres des Affaires étrangères du Maroc, de l’Algérie et de l’Arabie Saoudite se présenter devant M. Saïed pour exprimer leur soutien au nouveau cours et au peuple tunisien : ce sont des régimes qui n’hésitent pas à œuvrer pour neutraliser le progrès démocratique et le respect de droits de l’homme. Les journaux italiens ont même écrit que des envoyés militaires égyptiens auraient rencontré M. Saïed juste avant sa décision pour le conseiller, nouvelle qui a été ensuite démentie par les autorités des deux pays. Le fait toutefois que des pays voisins avec un historique impressionnant en matière de répression des libertés fondamentales se soient déjà mobilisés devrait préoccuper les plus fervents défenseurs du nouveau cours.

La société civile a salué l’action du président, mais au même temps elle a demandé que le président déclare publiquement quelles mesures va-t-il prendre dans les prochains jours et selon quelle légitimité constitutionnelle. Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux – par exemple -considère que les manifestations du 25 juillet sont le résultat d’un chemin d’échecs politiques et économiques et l’expression d’une colère latente face à une performance politique ayant déçu les attentes du peuple tunisien en matière de dignité, liberté et justice sociale (déclaration du 27 juillet). Il accuse la classe politique qui dirige le pays de perpétuation des inégalités, maintien de l’impunité et éloignement des citoyens, mais au même temps il affirme deux choses importantes :

  • Que les forces sociales, civiles et démocratiques qui défendent la liberté, l’égalité et la justice sociale doivent se préparer à peser davantage et à travailler pour préparer de nouvelles politiques de développement qui servent la majorité (pas la minorité), affranchies du dogmatisme de l’idéologie néolibérale qui a fait tant de dégâts dans le pays ;
  • Que la Présidence de la République élabore une feuille de route claire pour l’après 25 juillet, et que les forces démocratiques et civiles accompagnent ensemble cette feuille de route pour que le pays sorte de la crise en respectant la démocratie et les droits de l’homme.

Le président a réagi en visant sur l’action anti-corruption, mais pour l’instant pas de nouvelles par rapport à la « feuille de route » et à la nouvelle équipe gouvernementale. Le 28 juillet, M. Saïed a lancé une offensive anticorruption, réclamant des comptes à 460 hommes d’affaires accusés de détournement de fonds sous le régime Ben Ali, s’en prenant à « ceux qui pillent l’argent public ». Ils sont « 460 » à devoir 4 milliards d’euros à l’Etat, a-t-il rappelé, en citant un ancien rapport d’une commission d’enquête sur la corruption et les malversations sous l’ancien régime, et il a déclaré vouloir proposer à ces hommes d’affaires un abandon des poursuites, en échange d’un versement des sommes détournées au profit des régions marginalisées de Tunisie.

Le parquet, placé sous l’autorité de M. Saïed dans le cadre des nouvelles mesures d’urgence, a également annoncé qu’une enquête avait été ouverte le 14 juillet contre plusieurs partis soupçonnés de financement étranger de leur campagne électorale en 2019, visant notamment la formation d’inspiration islamiste Ennahda, principal parti parlementaire, en conflit avec le président[2].

Une partie importante de la société civile, qui fut avec le jeunesse défavorisée le véritable moteur de la révolution de 2011, a donc lancé un message explicite, que je partage. D’autres, se sont exposés en appuyant immédiatement et sans beaucoup de distinction les actions du président. La grande et influente centrale syndicale UGTT, par exemple, a soutenu la suspension du Parlement par le président Saïed le lendemain, estimant que ses décisions étaient « conformes » à la Constitution, bien qu’elle ait demandé que les mesures exceptionnelles ne soient pas étendues (déclaration du 26 juillet).  Ella a aussi fait l’éloge de l’armée tunisienne pour son patriotisme et son attachement inconditionnel à la protection de la sécurité du pays et du peuple.  Le Collectif de défense de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, les militants de la coalition de gauche du Front populaire qui furent tués en 2013, collectif qui accuse l’apparat sécuritaire d’Ennahda de ce double homicide encore impuni, a écrit à 120 parlements du monde entier demandant non seulement de ne plus coopérer avec M. Ghannouchi (le président de Ennahda) en sa qualité de président du parlement tunisien, mais exigeant aussi un audit sur la fortune de Ghannouchi à l’étranger.

Le risque d’une confrontation entre courants de l’Islam politique et les partis « laïques » est donc palpable. Mon souhait est que les Tunisiens se souviennent de ce qui se passa en 2013 en Egypte, lorsque le mouvement Tamarrod (« insurrection ») poussa l’Armée à destituer le président démocratiquement élu Mohammed Morsi, représentant des Frères Musulmans, ouvrant ainsi la voie au retour d’un régime autoritaire soi-disant « laïque » avec le général al-Sisi. A cette époque, je vivais en Egypte; je me souviens encore des banquets dans les rues d’Alexandrie des jeunes de Tamarrod, qui se mobilisa au nom de l’opposition aux politiques des institutions présidées par des représentants des Frères Musulmans, qui étaient encore majoritaire dans la société et aux élections. Ils déclarèrent avoir collecté 22 millions de signatures demandant le retour aux élections présidentielles, mais ces chiffres ne furent jamais prouvés, et des membres de Tamarrod quittèrent l’organisation sachant que les services de sécurité de l’Etat y étaient infiltrés. Le coup d’Etat de 2013 fut salué par Tamarrod comme une libération, et al-Sisi ordonna le massacre de place Rabeya al-Adawiya au Caire, où entre mille et deux-mille personnes parmi les sympathisants du président Morsi furent tués dans l’espace de quelques heures. La Tunisie n’est pas l’Egypte, mais la confiance aveugle du citoyen dans l’armée d’un côté, et le double jeu des militaires de l’autre font partie des distorsions qui caractérisent plusieurs pays arabes. Les Tunisiens devront donc veiller à ce que l’armée reste dans les casernes et que les régimes autoritaires qui entourent la Tunisie ne profitent pas de la crise pour déstabiliser la seule expérience démocratique post-Printemps arabe qui a survécu la restauration. Il est dans l’intérêt des pays voisins de détruire la démocratie tunisienne, et de le faire au nom de la lutte contre l’extrémisme islamique, car ces pays-là ne veulent pas de véritable démocratie chez eux. Et ils seraient prêts à pousser les courants de l’Islam politique et les courants « laïques » les unes contre les autres pour tirer profit, et intervenir dans les affaires internes.

Le premier danger de cette situation anomale en Tunisie est la solitude de Kaies Saïed, car la solitude peut amplifier les sentiments de puissance et mener vers des mesures plus radicales au nom de la justesse et de la nation. Il ne faut donc surtout pas laisser le président s’isoler dans son palais au bord de la mer, il faut ramener la ville à la mer, il faut être vigilants et constructifs, et faire le boulot qu’un homme seul qui soudainement dispose de plusieurs pouvoirs ne peut pas mener à l’avant depuis son cabinet. D’ici vient l’appel de plusieurs expressions de la société civile à élaborer ensemble une feuille de route, en assumant ce rôle propulsif et collaboratif que nombreux partis politiques ont perdu.

Il y a plusieurs dossiers à régler, à part la recomposition du tissu institutionnel avec la réouverture du parlement, éventuellement de nouvelles élections parlementaires (car les investigations anti-corruption vont probablement modifier le visage du parlement actuel), et la formation d’un gouvernement efficace :

  • Il y a certainement la question de la corruption et du mélange entre postes publics et affaires privés, mais il faudrait aussi rouvrir le dossier de la justice transitionnelle post-2011, qui a totalement été dévoyée de son processus.
  • Il y a la question d’un système économique libéral dans ses fondements idéologiques, mais en fait corporatif, clientélaire, proto-industriel, dominé par des monopoles qui ajustent les lois à leur gré, et qui a approfondi les clivages entre classes sociales urbaines aisées, d’un côté, et les quartiers et les régions défavorisées, de l’autre côté[3].
  • Il faudra préserver l’indépendance de la justice, condition à la base de toute démocratie saine, et finalement nommer une cour constitutionnelle pour superviser les excès potentiellement anticonstitutionnels du travail législatif.
  • Les différentes courantes sociales et politiques devront accepter l’idée que l’alternance au pouvoir est non seulement une bonne chose, mais aussi un médicament nécessaire à la démocratie ; et qu’on peut se refaire aux principes de l’Islam politique ou à ceux des doctrines politiques occidentales sans devoir nier le droit à l’existence de l’autre, et sans recourir a des mesures autoritaires ou régressives au nom de la cause politique qu’on défend.

Toutefois, la première chose à faire est de nommer un gouvernement, car le pays n’a pas de gouvernement, et il doit impérativement faire face à la pandémie avec sa nouvelle variante Delta et aux retards dans la campagne de vaccination. Et à propos du gouvernement, le politique Mohsen Marzouk, qui est resté à l’écart du pouvoir dans les derniers temps, a proposé une chose simple mais tranchante : la formation d’un gouvernement d’envergure, composé de ministres compétents qui ne sont ni politisés, ni étiquetés idéologiquement, et qui s’engageraient à ne pas se présenter aux futures élections.

Seulement des règles claires, transparentes et partagées pourront éviter le retour au chipotage des petits intérêts et aux loyautés politico-corporatives qui ont paralysé le pays, ainsi que l’ingérence de puissances étrangères ennemies du réveil démocratique. Et franchement, un homme seul, à Carthage, ne pourra pas mener cela à l’avant. Lui donner plus de pouvoirs signifierait laisser la démocratie tunisienne au gré des courants marins qui coulent au large du golfe de Tunis.

Sidi Bou Saïd/Vérone, 31 juillet 2021.


[1] Pour une comparaison détaillée entre le texte de l’art. 80 et les propos de M. Saïed, voire Inkyfada.

[2] « Tunisie : première nomination par le président Kaïs Saïed au ministère de l’intérieur », Le Monde, 30 juillet 2021.

[3] Pour un approfondissement sur clivages régionaux et injustices sociales en Tunisie, voire le rapport de la fondation allemande Friedrich Ebert (2018). Ces inégalités se sont approfondies avec la pandémie.

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