Voici ce que, certainement, un Covid-19 est en train de dire à un autre, tous deux pleinement détendus, jouissant des commodités offertes par une tache de café maculant le banc d’un bar du Nord de l’Italie :

« Ils pensaient que nous allions rester tranquilles sur les ailes d’une chauve-souris chinoise quelconque, alors que nous pouvions nous embarquer sur un Boeing et voyager autour du monde, gratos. »

« Exact. Bah, tu vas voir, d’ici peu, un autre vieillard mettra son coude sur la tache et après, il se frottera les mains. Allez hop, une autre victime, et pour nous, de quoi bien se nourrir et se multiplier. »

Les deux Covid-19 n’ont pas besoin de faire grand-chose en fait, simplement attendre. La belle vie est assurée. D’ailleurs, il y avait pleins de candidats, les dizaines d’entrepreneurs, grands bosseurs partis faire des affaires en Chine. Nous, nous avons les brevets et les grandes marques, eux la main d’œuvre à prix d’aubaine. « La xé na ròba bén sènplice » (« C’est facile »; NDLR : dialecte de la Vénétie) :  on transfère la production en Chine, là où les standards syndicaux, sociaux et environnementaux sont moins stricts, et ensuite on inonde le monde de nos produits Made in China mais conçus en Italie. Putain, merde, c’est la crème des crèmes !

Eh ben, voilà: des têtes d’ail et des châtaignes chinoises sur les bancs des marchés d’Alexandrie (je vous le jure, c’est vrai, j’en suis témoin), toute sorte de biens en plastique disponibles dans les magasins multifonctionnels de filiales chinoises bien enracinées dans les quartiers de Florence – poupées gonflables pour adultes exceptées (je ne les ai pas vues, qui sait, peut-être se les procure-t-on sur commande). Quand tu entres, par exemple, dans le magasin Ciao, l’odeur obsédante du/des plastique/s te fait suffoquer, tu ne peux pas résister plus de cinq minutes, à moins d’être un fumeur invétéré. Je n’envie pas les travailleurs qui y passent la journée entière, ils doivent avoir les poumons en lambeaux. Et puis, nos déchets qui partent pour la Chine sur des navires bourrés et malodorants, et des chaussures Nike, Adidas ou Fila qui reviennent sur ces mêmes bateaux pleins de tricots et de vestes synthétiques qui finiront dans une garde-robe, car nous avons bien assez de vêtements.

Nos deux Covid-19, cependant, ont déjà atterri sur les lèvres d’un retraité qui passe ses soirées au bar pour voir les matchs de la Serie A. Ils sont hyper-excités, c’est l’orgie qui s’annonce à l’horizon, nôtre retraité ayant un rhume carabiné qui ne tiendra pas longtemps le coup… Ils ont fermé les stades en Italie, c’est vrai, mais ce cher retraité aurait eu beau faire des économies, il n’aurait de toute façon pas pu s’offrir une place en tribune.

Au cours des derniers jours, nous avons appris que la stratégie de contention du virus de la part de mon Pays a changé : les journaux ont commencé à mettre en avant le nombre croissant de patients guéris dans le monde, alors que celui des décès passait au second plan; ¤milanononsiferma fut le slogan lancé par le maire de Milan : « Milan ne s’arrête pas ». Il fallait vaincre l’inconfort de la situation, le panique, mais surtout, il fallait rassurer les marchés, après que les bourses eurent commencé à voir leurs échanges se ralentir. Les journaux américains parlent déjà d’une récession économique aux effets aussi dévastateurs que ceux de 2008.

Pourquoi, pourquoi veut-on l’œuf et la poule ? Peut-on arrêter le changement climatique et en même temps s’arracher les cheveux quand la croissance ralentit ? Note à marge : les journaux relèguent dans les faits divers le fait que l’Italie est en proie à une sécheresse extraordinaire, car elle survient en hiver, pas en été. Le Po, qui traverse le Septentrion de notre Pays d’ouest en est, a le même débit que celui qui est normalement enregistré en août ; dans certaines régions du Mezzogiorno, comme la Basilicate, il est tombé moins de 10% de la quantité de pluie attendue en période hivernale ; 20% du territoire national est exposé au risque de désertification. Et tout cela, c’est le changement climatique, pas les petits Covid-19.

Pourtant, personne ne parle du Capitalisme qui est en train de piller la Planète, personne ne met en rapport la vitesse de propagation de ce virus avec le mythe de la mobilité totale et de la mise à disposition de tout – biens de consommation et produits manufacturés, ressources naturelles et ressources humaines (qui, se déplaçant en avion pour affaires et plaisirs; qui, sur des moyens de fortune pour fuir la souffrance) – tout ce qui se trouve sur la Terre, et qui bouge en traversant les frontières, légalement et illégalement, sans aucune logique, sans équité ni sens de la justice, sans considération de l’incapacité de la Planète à tenir le coup. La mobilité, la vitesse, la commercialisation, la circulation, l’abolition de l’espace et du temps, voilà les dogmes qui ont préparé le chemin au virus.

D’ailleurs, s’il existait une autorité patronale des infections et épidémies, ses représentants auraient beau jeu de dire: « Vous permettez aux microplastiques de toucher les côtes glacées de l’Antarctique et de parcourir les parois de vos entrailles (oui, oui, les vôtres), et nous, les germes – nous qui avons joué un rôle fondamentale dans l’histoire de l’Humanité en réglant les affaires démographiques quand vous ne meniez pas de guerres (enfin, vous ne nous avez laissé que quelques parenthèses au cours des siècles, soyons francs) – nous ne pouvons pas circuler à présent comme les milliers de substances fabriquées par l’Homo Sapiens? »

Il y a quinze ans, lorsque j’étais au Parlement européen, la députée verte britannique Caroline Lucas mena une enquête sur le commerce de la viande de volaille entre le Royaume-Uni et le Benelux ; elle prouva que le stock de viande qui voyageait de l’île au continent était équivalent à celui qui faisait le parcours inverse. Les Bruxellois avalaient du poulet anglais, et les Londoniens bouffaient du poulet flamand. Les coûts énergétiques et environnementaux du transport dans ce circuit absurde retombaient sur les consommateurs et la Nature[1].  Cela vous semble-t-il normal ?

À propos de bêtes : il y a quelques jours, le Gouverneur de la Région de Vénétie, Mr Luca Zaia, a déclaré lors d’un entretien télévisé sur Antenna 3 – Nord Est : « Savez-vous pourquoi nous avons moins de cas de personnes infectées et hospitalisées à cause du virus qu’en Chine ? Car nous avons une formation culturelle, une culture de la propreté et de l’hygiène, des normes de conservation alimentaire beaucoup plus développées. Tout le monde a vu les Chinois bouffer des rats vivants ou des choses pareilles ! ». Franchement, je suis parmi ceux qui n’ont jamais vu de Chinois avaler des rats vivants, et pourtant je vais souvent au resto chinois… J’ai dû rater quelque chose… Je voudrais quand-même dire à cette bête de Gouverneur qu’il a peut-être oublié que les Italiens, ça oui, mangeaient aussi les ratons en temps de guerre, faute d’autre chose, et que, pourtant, ils ne cessaient pas de faire leur toilette, quand il y avait de l’eau courante. Et qu’il a aussi oublié que si nous pouvons goûter des spaghettis aux fruits de mer sur la Rivière adriatique, c’est grâce aux voyages d’un Vénitien auprès de la Cour de Kubilai Khan, Mr Marco Polo (même si les pâtes en Orient se faisaient avec du soja). Et qu’il a aussi oublié que la Chine est le plus grand partenaire du commerce international de l’économie vénitienne après l’Europe et les Etats-Unis. Mais bon, à nouveau l’histoire de l’œuf et de la poule. Soyons raisonnables, on ne va pas interdire les échanges avec la Chine pour une histoire de rats, n’est-ce pas ? Que le Gouverneur invite l’Ambassadeur de Chine dîner avec lui pour s’excuser, et pour prouver qu’on peut cohabiter avec le Capitalisme et les rats. Le plat principal ? Bigoli au ragoût de rongeur.

Depuis le déclenchement de la crise du coronavirus, je suis tourmenté par des réflexions hors du quotidien. Dans les années ‘70, le chimiste James Lovelock élabora une hypothèse pour expliquer la complexité de la vie sur Terre. D’après lui, la Planète aurait un système d’auto-régulation pour préserver les conditions pour la vie, et la matière organique, l’air, les océans et la surface terrestre formeraient un système complexe susceptible d’être appréhendé comme un organisme unique et ayant le pouvoir de préserver les caractéristiques vitales de notre Planète. Il avait baptisé cela « Hypothèse Gaïa », du nom de l’ancienne déesse grecque qui régit la Terre[2]. Et si la propagation du Covid-19 depuis le cœur du Capitalisme et du commerce mondial – la Chine – était une opération de sabotage, de redressement planétaire, de la part de Gaïa ? Oh, oh, Gianluca, tu déconnes, te voilà en train de rejoindre les conspirationnistes… Si tu remplaçais « Gaïa » par « USA » t’obtiendrais à coup sûr un job chez les Russes, ils t’offriraient de l’argent, et même des femmes !

« Et si on travaillait pour la propagande russe ? » – demande un Covid-19 à l’autre pendant qu’ils bouffent du tissu pulmonaire chez notre pauvre retraité qui aime tant la Serie A.

« Tu déconnes ? Jamais ! J’suis un démocrate, moi ; je veux pas avoir quoi que ce soit à faire avec ce nain criminel qui siège au Kremlin. Il faudrait plutôt passer le message à Gaïa pour qu’elle révise ses paramètres d’action, et qu’à côté de l’environnement, elle mette un peu de droits de l’Homme ! » – réplique l’autre.

« C’est quoi, cette histoire des droits de l’Homme ? » – réagit le premier Covid-19. « Parce que les Américains ont mieux soigné la Planète que les régimes autoritaires ? La politique, c’est pas pour nous, mon pote. »

Point à la ligne. Il n’y a pas de virus bon ou méchant, libéral ou conservateur, progressiste ou bourgeois. Le virus vise le premier qui passe, et dans l’histoire de l’Humanité, c’est toujours le plus pauvre et le plus marginalisé qui souffre dans les épidémies. Alors, que faire ?

En passant par deux aéroports sur les deux rives de la Méditerranée au cours de ces dernières heures, je me suis amusé à observer les masques que les voyageurs portaient. Il y avait des masques style « infirmière d’une clinique de campagne », en tissu, tout simples ; il y en avait ayant la forme du museau d’un chien de garde, avec un bouton rond comme une vanne au lieu du nez, et qui faisaient penser au méchant Empereur de Stars Wars (sauf que le masque est blanc); il y a en avait de sophistiqués, en matériel rigide, couleur bleu électrique avec une double vanne, comme si c’était un dispositif à gaz, mais ceux qui le portaient ressemblait plutôt à un perroquet qu’à Rambo… Bref, même les masques montrent qu’il y a des pauvres et des riches. Quant à moi, n’ayant pas trouvé un seul masque, après m’avoir tapé trois pharmacies à Tunis, j’ai décidé de sortir une écharpe en laine.

Que faire alors ? Passer au marché noir pour se procurer un masque performant à 100 € la pièce ? Peut-être fabriqué en Chine ? Se laisser prendre par la phobie de l’épidémie globale ? Ou bien imaginer que toute crise est une invitation à un nouveau début, à penser et agir différemment, collectivement, consciemment, socialement ? Si j’en avais le pouvoir, la première chose que je ferais serait de prendre par le revers ces mesures de mise en quarantaine imposées aux individus contaminés ou à des villes entières, de les considérer comme une opportunité, et pas comme une malédiction. J’ouvrirais toutes les bibliothèques 24 heures sur 24 pour que les gens reprennent à cultiver leur esprit, et qu’ils ralentissent leurs rythmes de vie en profitant de cette pause pour étudier et s’interroger. Je mettrais à disposition les terrains abandonnées pour que les gens reprennent contact avec le sol et les plantes, qui sont à la base de notre chaîne alimentaire, et qu’ils apprennent à être souverains d’au moins une partie de leur propre nourriture. Et puis, quelle chance de ne pas être obligé de conduire une bagnole pour accomplir ses propres fonctions vitales, quelle opportunité unique de se franchir de cet outil de métal qui nous ramollit les muscles et nous voûte le dos.

Car nous ne sommes que de la poussière d’étoile. Les astrophysiciens viennent de découvrir la plus grande explosion dans l’Univers, qui eut lieu il y a quelques centaines de millions d’années, et qui a transformé une partie de l’espace en laissant une « bosse » quinze fois plus grande que la Voie Lactée. En d’autres termes, nous venons de découvrir quelque chose qui eut lieu il y a très longtemps et dont les effets se rendent visibles à nous maintenant, ce qui prouve que l’Espace est immensément plus grand de l’Univers connu. Enfin, nous ne savons quasiment rien de ce qui nous entoure et nous nous comportons comme si nous étions les seuls dans cette immensité, seuls et indispensables. Nous ne sommes pas indispensables. Il suffit de cette espèce de petit monstre rond à crémaillère de Covid-19 pour semer le panique et nous replacer face à la notion d’existence de la mort.  Ernesto Cardenal, poète, homme de l’Eglise et révolutionnaire nicaraguayen, écrivit une fois quelques lignes pour nous expliquer que nous-mêmes sommes faits de la matière des étoiles, que nous ne sommes pas détachés des lois du Cosmos et que ces lois existent avant nous. Je ne suis pas un astrophysicien et je n’y comprends rien, mais ce jour où j’entendis parler Cardenal dans un théâtre berlinois rempli de gens silencieux m’est revenu irrésistiblement en mémoire, en ces jours où l’intelligence humaine est mise à l’épreuve par l’épidémie.

« ¿Qué hay en una estrella? Nosotros mismos.

Todos los elementos de nuestro cuerpo y del planeta

estuvieron en las entrañas de una estrella.

Somos polvo de estrellas.

(…)

No están arriba las estrellas

ellas son átomos como nosotros

nacidos de polvo de estrellas

y de ese polvo también ellas» [3]

 

Amman, 3 mars 2020.

 

[1] Site de Caroline Lucas : https://www.carolinelucas.com/.

[2] Lovelock, James, Gaia: A New Look at Life on Earth, Oxford University Press, 1979; Les âges de Gaïa, Robert Laffont, 1990; La revanche de Gaïa, Flammarion, 2007.

[3] «Qu’y a-t-il dans une étoile ? Nous-mêmes. Tous les éléments de notre corps et de la planète étaient dans les entrailles d’une étoile. Nous sommes de la poussière d’étoile. (…) Les étoiles ne sont pas là-haut, ce sont des atomes comme nous, nés de la poussière d’étoile ; et de cette poussière, elles aussi ». Ernesto Cardenal, Cántico cósmico, fragments, 1989.

Una risposta a "Coronavirus : L’intelligence à l’époque de l’épidémie"

  1. Bonjour.
    Votre vision des choses est réaliste, dans la mesure où le tourisme de masse, comme tous ces déplacements, en avion, et à travers le monde, favorisent cette extension en risques, voilà tout ..
    Je me permets..
    Je vous mets, ci-dessous, le lien de mon article mis là-dessus, sur l’un de mes blogs..
    http://janus157.canalblog.com/archives/2020/02/27/38060038.html#c81211250
    CORONAVIRUS ou COVID 19..épidémie ? ou..pandémie ?..
    Attendons la suite, pour l’évolution ou phase transitoire, sous forme d’atténuation, qui sait ?..
    Bonne fin de journée à vous, respectueusement..Denis.

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