Après la chute du régime tunisien de Ben Ali, les autorités égyptiennes, par crainte d’une avancée de la vague sociale de mécontentement jusqu’aux portes du Caire, décidèrent de ralentir les travaux parlementaires et de reporter l’adoption de toute mesure qui pouvait nourrir l’impopularité du gouvernement. À la fin de ce 2018, quelque chose de similaire a lieu dans le Pays des Pharaons. À deux mois du huitième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak, l’Égypte a discrètement restreint la vente de gilets réfléchissants jaunes, craignant que les opposants à l’actuel président Abdel Fattah al-Sissi ne tentent de copier les manifestants français! Voici les instructions reçues par les détaillants du centre-ville: « Ne pas vendre de gilets jaunes aux acheteurs occasionnels, limiter les ventes aux grossistes, à des sociétés vérifiées et, dans tous les cas, demander une autorisation expresse à la police avant de conclure la vente. Des restrictions valables jusqu’à fin janvier »[1].

De l’autre côté de la mer, les immigrés provenant dans leur majorité d’Afrique et vivant actuellement en Italie ont ce dernier samedi 15 décembre envahi les rues des villes en portant des gilets jaunes pour protester contre la nouvelle loi voulue par le ministre de l’Intérieur M. Salvini, qui vise à réduire le nombre des migrants et limiter le droit d’asile au nom de la sécurité publique. Les opposants aux projets de grandes infrastructures socialement imposées bien que considérées inutiles, tel que la ligne de train à haute vitesse entre Turin et Lyon, ont de même accueilli des « Gilets jaunes » d’Outre-Alpes parmi eux. Qui aurait imaginé un tel succès dans l’imaginaire collectif de ce vêtement souvent associé aux ouvriers routiers ?

Comprendre ce qui se passe en France n’est pas facile, et vous aurez certainement déjà lu plusieurs analyses à ce sujet. Tout étant né d’une pétition en ligne « pour une baisse des prix du carburant à la pompe ! », un climat de réorganisation des frustrations de la société en un mouvement de prise de conscience politique semble avoir lieu aux ronds-points du réseau routier français. Ce qui étaient une fois la place, le square les lieux prince de la mobilisation, ont été remplacés par les ronds-points, et la ville est devenue le lieu de la destruction matérielle, de la manifestation de la rage. La ville comme expression de la sophistication sociale, de l’affirmation des droits citoyennes n’est plus là, elle ne reste que l’espace des symboles de l’injustice sociale, des nantis, d’un côté, et des précaires de l’autre. Seule le rond-point, dans sa banalité de dispositif fonctionnel à la circulation routière, reste un artifice égalitaire : tous sont égaux à l’entrée d’un rond-point, tous doivent respecter les mêmes règle de conduite, que tu sois au volant d’une Jaguar plutôt que d’une utilitaire coréenne. Et les débats aux ronds-points occupés par les « Gilets jaunes », tel qu’il a été témoigné par les reportages, rassemblent des sympathisants de différentes sensibilités politiques. La première chose qui leur arrive, c’est que la parole est libérée, et que donc l’on puisse confesser de vivre à 600 € par mois, ou bien de voter pour le Front National. Une sorte de cohabitation y s’installe, là où on retrouve l’expérience de la fraternité à l’époque de la peur des migrants. C’est quelque chose de tout à fait extraordinaire.

En 2010 et 2011, les mouvements contre les régimes autoritaires (voire le soi-disant Printemps arabe) et contre les politiques des gouvernements néolibéraux étaient substantiellement des mouvements de jeunes. Il faut lire entre les lignes pour comprendre que l’injustice et les inégalités ont désormais fait disparaître la jeunesse du champ de la révolte, et l’ont remplacée par les gens d’âge moyenne.

Le Monde a mobilisé une équipe de 70 universitaires, qui a collecté 166 questionnaires, et le résultat de l’enquête est surprenant: les « Gilets jaunes » sont âgées de 45 ans en moyenne et appartiennent aux classes populaires ou à la « petite » classe moyenne. Ils travaillent ou sont à la retraite. 45% de ses actifs ce sont des employés, et le revenu médian du foyer déclaré représente 1 700 € par mois, soit environ 30 % de moins que le revenu médian moyen déclaré de l’ensemble des ménages français[2]. Donc, il ne s’agit pas dans sa majorité de jeunes, ni d’étudiants, ni de chômeurs, ni des plus précarisés. C’est la classe moyenne, appauvrie, en quête de plus de pouvoir d’achat face à une réalité d’ inégalités sociales persistentes, où le système fiscal et de redistribution favorise les riches[3].

Un très cher ami français m’a aidé à comprendre ce qui se passe Outre-Alpes. Il faut remonter aux travaux du géographe Christophe Guilluy qui, en 2014, en publiant l’essai La France périphérique, avait vu avancer ce mécontentement spontanéiste. Ce géographe montre comment les classes populaires, reléguées en milieu rural, à ne pas confondre avec les banlieues d’immigration récente, ont été de plus en plus démunies et marginalisées par un projet politique au service des grandes métropoles mondialisées et gentrifiées[4]. Ces classes populaires s’affranchissent de plus en plus du projet politique des classes dirigeantes: fort taux d’abstention, notamment, mais méfiance aussi à l’égard des mouvements politiques traditionnels (FN compris, même si c’est le mouvement qui les attire le plus). Guilluy dénonce le fait que les classes dirigeantes « n’ont toujours pas pris la mesure du gouffre idéologique et culturel qui les sépare désormais des classes les plus modestes »[5]. Ces classes modestes s’organisent en une sorte de « contre-société », pratiquant des principes tels que la «relocalisation», le « ré-enracinement social et culturel », « l’attachement à un capital d’autochtonie, à des valeurs traditionnelles ». Toutes choses à l’opposé du projet libéral des partis de gouvernement et de ce qu’il valorise, notamment la mobilité et la diversité. Mon cher ami français définit le phénomène des « Gilets jaunes » même comme une sorte de jacquerie moderne (les jacqueries furent ces révoltes paysannes dans l’Occident du Moyen-âge), le gazole d’aujourd’hui ayant remplacé le pain.

La justice sociale est à la base de la démocratie, et mêmes des valeurs tels que la diversité ou la mobilité ne peuvent pas être exploités pour alourdir les différences sociales et maintenir des structures de pouvoir qui enrichissent les couches mondialisés et appauvrissent les classes populaires et les nouveaux immigrés. Si diversité et mobilité deviennent des catégories de pensée abusées par la doctrine néolibérale pour trahir la démocratie, alors il faut les remettre en question.

Je vous écrit de Dakar. J’ai eu dans ces derniers jours la possibilité de mieux connaître l’histoire de l’esclavage, la plus grande machine d’exploitation humaine jamais inventée par l’humanité. Les esclaves et la traite humaine jouèrent pour l’accumulation du Capital le rôle qui fut plus tard assumé par le pétrole : une ressource à bas prix accélérant la production de biens destinés à enrichir les détenteurs de capitaux et leurs empires, au prix d’inégalités sociales importantes. Ce modèle industriel fut expérimenté pour la première fois dans l’île de São-Tomé, au XVII siècle: sur l’île, des milliers d’esclaves nègres furent concentrés pour y faire fonctionner une filière entière, celle de la canne à sucre. La traite était le combustible principal de la filière et elle permit de faire fructifier l’argent accumulé sur place en Europe. Cet argent fut donc réinvesti dans l’économie manufacturière qu’on pourrait qualifier de proto-industrielle. C’était lui, l’argent, qui bougeait tout. La loi était celle du marché en fonction de l’offre et de la demande. Le système était soutenu par les banques et les assurances. Les investissements étaient aidés par les Etats. La marchandise était notamment constituée par les esclaves[6].

En réfléchissant sur cette page noire de l’histoire, alors que je me promenais sur l’île de Goré, l’un des points de départ des vaisseaux de la traite se dirigeant vers les Amériques, et qui se trouve au large du port de Dakar, je me disais que le Capital, face à la crise écologique de l’humanité, pour pouvoir maintenir une marge d’accumulation de bénéfices, devra soit accélérer la destruction de la Planète, soit revenir sur l’exploitation de certaines couches sociales, et donc reconstituer ce qui était le « prolétariat ». La première option serait très chère. Les coûts des catastrophes environnementales provoquées par les changements climatiques ont été jugés comme insoutenables par les assureurs du monde. Les coûts des dommages provoquées par les inondations affectant les 136 plus importantes villes côtières du monde à l’année 2050 sont estimés à 52 milliards de dollars sans changement climatique, et à 1 trillion de dollars avec changement climatique[7]! Le deuxième scénario paraît plus intéressant, pourvu que les systèmes politiques le légitiment. Créer des classes sociales de deuxième niveau, assujetties à la précarité et privées de droits.  Ce risque ne concerne pas simplement les migrants, mais pourrait s’aggraver à travers cette croissante fracture  entre classes mondialisées d’un côté, et couches de plus en plus démunies et marginalisées de l’autre côté. Encore une fois, c’est l’argent qui mène le jeu. Ce ne sera pas une question de race, mais plutôt de hiérarchies avec le groupe restreint de bénéficiaires de l’accumulation capitaliste et les autres aux antipodes.  Les formes d’esclavage pourraient revenir à travers formats et modèles différents. Si les migrants illégaux font déjà l’objet d’une véritable traite lorsqu’ils passent par la Lybie (des marchés noirs se sont installés sur le territoire libyen) ou qu’ils offrent leur main d’œuvre aux mafias des cultures intensives en Italie, le gouvernement de Viktor Orbán a présenté un projet de loi autorisant les employeurs d’exiger de leurs employés jusqu’à 400 heures supplémentaires / an à payer seulement au cours des trois ans suivants! Syndicats, activistes et opposition hongroises l’ont baptisé le « droit à l’esclavage ». Bien évidemment, la police a réprimé les manifestations publiques contre ce projet de loi[8]. En Orient, par contre, dans le cadre de la politique de « rééducation » des musulmans de la région de Xinjiang, la Chine a ouvert des camps de travaux forcés, là où les musulmans en âge de travail sont obligés à prêter leur main d’œuvre dans des usines à titre gratuit ou à bas coût[9]. C’est un déjà vu.

Que faire, donc?

Ce qui nous manquerait encore à faire pour renverser les choses, c’est de faire la liaison entre la justice sociale et la justice écologique, pour que la dernière n’arrive pas aux dépens de la première. Alors que certains « Gilets jaunes » dévastaient les magasins de la rue de Rivoli, à Paris le samedi 8 décembre dernier, la « Marche pour le climat » secouait le monde et leur criait de prendre au sérieux la menace du changement climatique, alors que la Pologne hébergeait les négociations de la COP24 visant à établir un code de conduite partagé pour honorer des engagements signés à Paris en 2015. Les deux mouvements se sont à peine croisés, et celle-ci n’est pas une bonne nouvelle. Le message, à mon avis, devrait en fait être: « Oui à la justice climatique et à la justice sociale ! Non à l’écrasement de l’environnement et des classes populaires par le Capital ! » Ou bien encore : « Il ne peut pas y avoir de fiscalité juste si l’environnement en souffre les conséquences et les classes privilégiés ne payent pas pour la reconversion écologique, proportionnellement à leurs capacités. » Et cela, car la dégradation écologique affectera tout d’abord les plus démunis et les plus fragilisés, alors que les citoyens mondialisés auront toujours le moyen de s’en sortir mieux. C’est une bataille culturelle, idéologique, tout d’abord, qui doit dépasser les clivages droite-gauche, et ensuite une bataille politique, car ceux qui exploitent davantage les ressources naturelles et jouissent d’un niveau de consommation de biens supérieur doivent payer remarquablement beaucoup plus que les autres, et compenser la nature des bénéfices obtenus. Ce serait peut-être la manière de faire finalement justice sociale! Les sommes prélevées par charge fiscale sous prétexte écologique doivent absolument être réaffectées à un projet écologique crédible, pas utilisées pour boucher le trou fiscal public au lieu de taxer les capitaux et ses détenteurs. Dans les années ’80, le slogan des mouvements verts était : « Taxer la consommation d’énergie et de biens, défiscaliser le travail ». Il n’y a rien de plus urgent. Au nord comme au sud de la Planète. Ce serait le début d’une politique pour la justice sociale.

Cette année les gilets sont jaunes, mais dans quelques années il pourraient être noirs comme les chemises de l’Italie mussolinienne. Je vous laisse imaginer ce que pourrait-il être un monde en implosion écologique, où les quelques forteresses de bien-être seraient protégés par des régimes autoritaires.

Dakar, 16 décembre 2018.

 

[1] “Égypte : la vente de gilets jaunes limitée pour éviter une « contagion française »ˮ, Jeune Afrique, 11 décembre 2018.

[2] Source : Insee, 2015.

[3] Collectif, ˮ« Gilets jaunes »: une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes »ˮ, Le Monde, 11 décembre 2018.

[4] La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, publié chez les éditions Flammarion. Guilluy dénonce aussi le fait que ces petites et moyennes villes non mondialisées sont en proies à la désindustrialisation et connaissent un déclin urbain. La réduction du nombre d’emplois s’accompagne généralement d’un déclin démographique. Les commerces et les services ferment un à un, laissant fleurir des pancartes d’agences immobilières « à vendre », « à louer » sur les vitrines des centres-villes.

[5] Source : critique du livre sur Wikipédia.

[6] Une revue de l’esclavage a été soigneusement faite par la chaîne télévisée ARTE dans son programme en 4 épisodes « Les routes de l’esclavage ». Réalisé par Daniel Cattier, Juan Célas et Fanny Glissant, il est disponible sur Youtube.

[7] Bradley Hope et Nicole Friedman, « Climate Change Is Forcing the Insurance Industry to Recalculate», The Wall Street Journal, 2 octobre 2018.

[8] « Gewalt bei Protesten gegen Viktor Orbán », Die Zeit, 15 décembre 2018.

[9] Chris Buckley et Austin Ramzy, «China’s Detention Camps for Muslims Turn to Forced Labor», New York Times, 16 décembre 2018.

Una risposta a "Gilets jaunes: les hommes et la Terre sous le joug du Capital"

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