Une enquête de l’université de la ville de Dresde sur les sources des futurs professeurs allemands de sciences humaines (histoire, philosophie, sciences politiques, langue, etc.) révèle un scénario préoccupant: ces prochains pédagogues ne lisent presque plus la presse écrite (que le 20% d’entre eux), et ils préparent leurs classes en allant à la pêche de savoir sur leurs ordis laptop ou téléphones mobiles; en fait, pour trois quarts d’entre eux, les médias sociaux représentent la prémière source de renseignements sur les développements politiques, qu’ils collectent et assemblent pour les réutiliser ensuite dans leurs études. Dans un contexte contaminé par la production systématique de contenus empoisonnés ou falsifiés, le journaliste et chercheur Martin Spiewak s’inquiète alors pour le sort de la démocratie dans son pays, de la formation politique des nouvelles générations, de l’héritage républicain sauvegardé par la constitution allemande (1). Pour prévenir tout cela, sa recette est celle d’introduire des classes en matière de compréhension du language du journalisme et des soi-disants opinion-makers, d’analyse des nouvelles et de décodage des fausses. Ce n’est pas une mauvaise idée (2).

Lorsque j’allais au lycée, on nous apprenait à lire entre les lignes, à examiner les textes, les déstructurer pour comprendre la construction logique et les significations exprimées par la même. Le meilleur terrain d’apprentissage était la littérature et ses auteurs classiques: le poète latin Virgile, le maître Dante Alighieri, mais aussi les auteurs plus récents aux maintes nuances comme Luigi Pirandello ou Cesare Pavese. Cette approche à la connaissance, à la recherche de la vérité, a aussi un autre nom: esprit critique. L’esprit critique est aussi une manière de se mettre en discussion, de se confronter avec l’évolution des réalités et des opinions. L’esprit critique n’accepte pas de vérités octroyées sans les examiner, ne tolère pas le dogmatisme, ni le principe de l’infaillibilité de l’autorité de nature humaine, sociale ou politique, et encore moins la dictature du pouvoir sur les hommes accompagnée de sa cousine la propagande. L’esprit critique est l’état d’être en marche continuelle, pour franchir de nouvelles étapes de connaissance et compréhension, pour se rendre compte de ce que nous ignorions. Et surtout pour essayer d’échapper aux dangereux méchanismes de réaction de masse face au différent, à l’inconnu, si bien écrits par l’écrivain d’expression allemande, originaire de Bulgarie, Elias Canetti. Dans son ouvrage Masse und Macht (1960), il explique comme les hommes – lorsqu’ils n’ont pas d’autres outils ou ressources pour comprendre – se résignent à néutraliser leurs craintes face à l’inconnu à travers l’identification de masse et la renonciation à sa propre individualité.

Nous traversons la période des Pâques. J’aime associer l’esprit critique à cette periode, qui est passage. Étimologiquement “passage”. Chez les Juifs, c’est le Pesach, durant lequel on célèbre le passage d’Israël de l’esclavage d’Egypte à la liberté, en traversant la mer Rouge. Pour les Chrétiens, c’est la fête du passage de la mort à la vie du Christ. Par extension, nous pourrions dire que pour un non-croyant, les Pâques seraient l’occasion de célébrer la primauté de l’esprit face à la matière.

Mon souhait à nous tous est que nous puissions franchir ce pas, effectuer le passage, nous mettre à la recherche de ce qui est vrai et juste, sans tomber dans la résignation et l’indifférence devant les mots de mensonge qui nous entourent de plus en plus, et les faits d’injustice qui en dérivent. Dans son épitre aux Romains, Saint Paul dit: “Ne vous conformez pas au siècle présent, mais transformez-vous par le renouvellement de l’esprit, afin que vous éprouviez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait” (12, 2).
Lorsque le Christ s’approcha du sacrifice et de la passion, il exerça son esprit critique en dialoguant avec son Père d’un dialogue d’amour brûlant. Dans la solitude du jardin de Gethsémani, il interrogea son Père, il douta en reconnaissant pourtant la splendeur de la mission salvatrice qui lui serait confiée: “Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi! Cependant non pas comme je veux, mais comme vous (voulez)!”. Et plus tard, après avoir réprimandé ses disciples qui s’étaient endormis au lieu de veiller, il s’adressa encore à son Père disant: “Mon Père, si ce (calice) ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite!”. Sans renier son esprit libre et conscient, mais par un extraordinaire geste d’amour, il avait finalement accepté le sacrifice, il avait franchit le pas pour affranchir les hommes.

Dans les derniers jours, un tel Arnaud Beltrame, un gendarme français, a accompli un geste similaire: lors d’une prise d’otages de nature terroriste dans la ville de Trèbes, le 23 mars dernier, volontairement il a pris la place des derniers otages au terme de négociations avec le criminel, qui avait déjà abattu deux personnes. M. Beltrame subira le même sort. Le sien, il s’est agi d’un geste libre et conscient. Bien différent de celui des gendarmes qui le 18 mars dernier ont arrêté Benoît Duclos, le guide alpin qui a sauvé une femme nigériane enceinte à 1900 mt de hauteur, lorsu’elle temptait de traverser la frontière franco-italienne sur la neige (3). Ou de celui des douaniers français accusés d’être entrés sans autorisation dans un local de la gare de Bardonecchia utilisé comme clinique par une ONG d’aide aux migrants, pour un contrôle sur un ressortissant aussi nigérian (4). Ils ont obéi aux ordres, ils n’ont pas reconnu la valeur symbolique du passage à la recherche d’une vie meilleure.

Chacun interprète les Pâques et son appel à l’esprit, à la conscience et à l’amour qui se fait acte comme il croit. Il est certain que sans esprit critique, nous ne serons pas en mesure de retrouver la vérité et la justice. Nous ne serons pas en mesure de franchir le cap et offrir un peu de lumière autour de nous.

Les faux prophètes nous attendent au prochain carrefour. À nous de faire le pas vers la liberté, en laissant derrière nous l’esclavage. Ou de ne pas le faire.
Bonnes Pâques!

Malcesine sul Garda, 1 avril 2018.

Notes

(1) Martin Spiewak, “Nachhilfe in Skepsis”, Die Zeit, 1 mars 2018.

(2) Le temps de l’approfondissement est à son crépuscule. Lors d’une récente conversation privée avec une journaliste du quotidien La Repubblica, elle m’a réaffirmé sa conviction que l’époque où l’on vendait un million de copies par jour et où les gens se prenaient le temps de lire quotidiens et livres est terminée. Son quotidien ne vend désormais pas plus que 120.000 examplaires, et l’édition en ligne n’arrive pas à compenser cette réduction.

(3) “Guida alpina soccorre migrante incinta: ora rischia 5 anni di carcere”, Corriere della Sera, 19 mars 2018. M. Duclos est accusé d’avoir violé les lois sur l’immigration irrégulière.

(4)  C’est la nouvelle du dimanche des Pâques, au moins sur la presse italienne. Voir: “L’Italie proteste auprès de la France après un incident frontalier”, France 24, 31 mars 2018.

Rispondi

Inserisci i tuoi dati qui sotto o clicca su un'icona per effettuare l'accesso:

Logo WordPress.com

Stai commentando usando il tuo account WordPress.com. Chiudi sessione /  Modifica )

Google+ photo

Stai commentando usando il tuo account Google+. Chiudi sessione /  Modifica )

Foto Twitter

Stai commentando usando il tuo account Twitter. Chiudi sessione /  Modifica )

Foto di Facebook

Stai commentando usando il tuo account Facebook. Chiudi sessione /  Modifica )

Connessione a %s...