Les écrevisses de la rivière luttent contre la boue qui les emprisonne ; lorsque aussi ce coin de la rivière sera complètement sec, elles mourront dans la prise de la boue transformée en cément. Un couple de chinois, profitant de la situation, se donne à la chasse des écrevisses qui zigzaguent dans l’eau basse. Dans la Marina, ma rivière préférée située aux portes septentrionales de Florence, est en cours la tragédie de la mort par asphyxie. La Marina, qui finit son cours dans le Bisenzio, un fleuve qui quelques kilomètres après avoir reçu les eaux de la Marina débouche dans le Arno, à chaque début de la saison chaude se rétrécit et ses eaux n’atteignent plus le Bisenzio. Chaque année qui passe, la partie inférieure de cette rivière se dessèche plus tôt, et avec elle meurent les poissons et les écrevisses. Même plus haut le long de son cours, où des petits et bas barrages en béton ont été construits pour retenir l’eau, le niveau se réduit excessivement, et airons, grenouilles et tortues d’eau sont obligés de faire les bagages. La vie sauvage se retire avec l’avancée de la sécheresse. C’est un spectacle pénible pour qui fréquente les campagnes toscanes, le signe d’un dérapage sans retour. Plusieurs rivières se sont réduites à des torrents agonisants. Pour les citoyens de la ville qui n’osent la quitter que pour envahir les plages de la mer Tyrrhénienne, les signes de leur dérapage consiste dans leur consommation excessive de boissons fraîches et de bières. Le matin, les trottoirs et les jardins publics sont abrutis par des boîtes d’aluminium, des bouteilles cassées et des emballages vides.

Les images d’une ville d’art sous le siège de la canicule peuvent être associées à celle d’une ville sous couvre-feu. « Allons-nous mourir bientôt, papa ? », c’est la question qui m’a posé à maintes reprises l’un de mes enfants à la vue de la Marine vidée de son élément naturel, l’eau qui coule des montagnes. La légèreté avec laquelle nous nous préoccupons du changement climatique est similaire à celle de la population d’une ville qui se prépare à sortir un samedi soir, à la veille d’un tremblement de terre. C’est-à-dire : cognition zéro, irresponsabilité dix.

C’est le comportement des espèces vivantes destinées à l’extinction. Il y a trente ans, les verts nous alertaient de la nécessité de prendre conscience du sens de la limite. Il fallait arrêter de brûler des combustibles fossiles, de bétonner les terrains agricoles, de déboiser, de produire des déchets. C’étaient les années de la pensée écologique, de la refondation civilisationnelle, de la prise de conscience collective. Les initiatives pour l’environnement, la qualité de la vie, la consommation responsable se multipliaient. Aujourd’hui, trente ans plus tard, nous nous sommes dotés de lois et de normes, et pourtant les choses vont bien pire. D’un côté, nous sommes otages de nos biens de consommation. De l’autre côté, le réchauffement de la planète rend toute mesure pour l’environnement des inutiles palliatifs.

Nous sommes égoïstes et nous sommes stupides. Ces deux spécificités qui malheureusement semblent prévaloir dans les sociétés modernes sont dans les théories évolutionnistes des éléments intrinsèquement liés au risque d’extinction. Une espèce envahissante et stupide est une espèce perdante. Regardons un peu notre modèle de vie. Depuis les années ‘80, depuis que nous croyons avoir compris vraiment ce qu’il fallait faire pour arrêter la dérive :

  • les combustibles fossiles restent notre principale source d’énergie, notre maison est réchauffée au gaz, et en famille nous achetons chaque jours des produits frais qui ont parcourus des centaines de km sur des camions. Je connais très peu de gens qui aient renoncé à posséder une bagnole. Nos bagnoles polluent moins, mais nous en avons trois ou quatre dans le garage au lieu d’une seule, et nos autobus urbains et nos métros ne savent pas encore nous permettre de transporter une misérable bicyclette dans l’arrière ;
  • l’urbanisation de la population n’a pas arrêté, et même si nos villes sont encerclées de routes, dépôts, usines et immeubles, et même de maisons ou appartements vides ou sous-exploités, nous continuons à couvrir de béton nos campagnes. Il ne faut ajouter beaucoup plus, il suffit de se regarder autour en conduisant d’une ville à l’autre au nord de mon pays pour reconnaître l’état de dégradation des campagnes ;
  • depuis l’Europe, nous avons crié contre le déboisement tropical, nous avons dénoncé ce crime contre l’humanité, mais nos politiques envers ces pays tiers sont restées de matrice coloniale, leurs gouvernants autoritaires ont bénéficié de notre bénédiction, et nos grandes entreprises ont pu confisquer des terres et des réserves d’eau en laissant des milliers de paysans sans moyens de subsistance. D’ailleurs, je ne suis pas au courant de la plantation de nouvelles forêts dans la plupart des villes que j’ai habité les derniers trente ans. Nous prêchons la tempérance en ayant la bouche pleine;
  • lorsque j’avais vingt ans, nous essayions de mettre en place des politiques de réduction de la production de déchets, et cela à partir des emballages. L’usage du verre au lieu du plastique était encouragé. Aujourd’hui, nous avons des points de tri en ville, mais nous sont suffoqués par les plastiques. Tout est emballé, et bientôt nous aussi le serons. Chaque année, 12 millions de tonnes de plastique se reversent dans les océans (1). Nos maires n’ont pas de courage : il suffirait d’interdire sur son territoire la commercialisation en bouteilles en plastique, et usines, commerçants et consommateurs suivraient. Pourquoi on n’y pense pas ?

Dans ces-jours ci notre attention se dirige vers le sommet du G-20 à Hambourg. Aujourd’hui, dix-neuf pays avec la seule exclusion des Etats Unis ont manifesté leur engagement à respecter les accords de Paris, atteints à la fin de 2015. Le président français Mr. Macron a annoncé la tenue d’un nouveau sommet sur le climat le 12 décembre prochain, qui suivra la conférence sur le climat déjà prévue à Bonn pour le mois de novembre. Les analystes commentent qu’à Hambourg ils auraient réussi à conserver les engagements déjà pris et à éviter une rétrocession. Les dix-neuf pays ont qualifiés les accords de Paris de « irréversibles ».

Auront-nous toutefois le temps nécessaire pour arrêter ou contenir ce qui est certainement « irréversible », à savoir le réchauffement climatique ? Une lettre signée récemment par plusieurs personnalités, entre autres Mme Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, et Mr. Hans Joachim Schellnhuber, membre du Intergovernmental Panel on Climate Change, dénonce que les prochains trois ans seront cruciaux (2). Ils estiment que si les émissions peuvent être abaissées en permanence avant 2020, alors les seuils de température conduisant à un changement climatique irréversible ne seront pas violés.
En d’autres termes : les hautes températures atteintes en 2014, 2015, 2016 et 2017 constituent des signaux d’alarme que nous ne pouvons plus neutraliser, et le monde ne pourra pas être guéri dans l’espace des quelques prochaines premières années, mais ce qui est sûr et certain est que si nous serons négligents, le monde sera blessé irréversiblement avant 2020.

Les scientifiques ont mis en garde contre le fait que le temps pour éviter les pires effets du réchauffement est en train de s’épuiser rapidement, et que certains objectifs pourraient désormais être hors de notre portée. Dans les accords de Paris, les gouvernements se sont donnés comme «ambition» celle de maintenir le réchauffement à pas plus de 1,5 ºC, un niveau par le biais duquel on espère pouvoir épargner les inondations à la plupart des îles les plus reculées du monde. Mais un nombre croissant de recherches suggèrent déjà que cela devient rapidement impossible. Lisez les mots de Johan Rockström, directeur du Stockholm Resilience Centre et auteur de Big World, Small Planet: Abundance Within Planetary Boundaries : «Nous avons été bénis par une planète remarquablement résistante au cours des 100 dernières années, en mesure d’absorber la plupart de nos abus climatiques. Maintenant, nous avons atteint la fin de cette période, et nous devons plier la courbe des émissions mondiales immédiatement, si nous voulons éviter des effets impossibles à gérer pour notre monde moderne» (3). Faut-il des mots plus clairs que ceux-là ?

Et pourtant, ce n’est pas tout. À Cape Grim, en Tasmanie, un centre de recherche mesure – en réseau avec d’autres stations de monitorage dans le monde – la présence de dioxyde de carbone dans l’air. L’excès de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a augmenté en 2015 et 2016. Un taux d’accroissement légèrement plus lent mais pourtant insolite a continué en 2017. Pourquoi ? La quantité de dioxyde de carbone que les êtres humains «pompent» dans l’air semble s’être stabilisée ces dernières années, au moins à en juger par les données présentées par les gouvernements. Donc, que se passe-t-il ? Si la quantité de gaz que les êtres humains émettent a cessé de croître, comment se fait-il que la quantité de dioxyde de carbone qui reste dans l’air va encore augmenter rapidement ?
Le doute qui s’infiltre dans la communauté scientifique est que la nature, ses éponges naturelles (les océans, la surface terrestre) qui ont jusqu’à présent absorbé une partie du dioxyde de carbone produite par l’homme, ne travaillent plus comme auparavant. C’est comme s’ils étaient en panne, comme s’ils n’étaient plus dans la mesure de rendre un autre service à l’humanité. Sont-ils entrés en grève ? Pour ce qui pensent que la planète soit un système complexe doté de conscience unitaire vivante, pour ceux qui ont lu les fascinantes thèses de James Lovelock, qui considère que la planète, rebaptisée Gaïa, serait un organisme vivant, conscient de la nécessité de l’autorégulation de ses composants pour favoriser la vie, une telle nouvelle ne peut qu’inquiéter. Et si Gaïa elle-même avait décidé d’extirper les humains pour sauvegarder la vie sur la planète ?

Devraient-elles les éponges naturelles s’affaiblir, le résultat serait quelque chose de semblable aux travailleurs des services de collecte des ordures en grève, mais à grande échelle: la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère augmenterait plus vite, accélérant le réchauffement climatique, même au-delà de son présent taux, avec des conséquences inimaginables (phénomènes météorologiques virulents, élévation du niveau de la mer, fonte des calottes polaires). Les scientifiques sont très préoccupés, mais ne veulent pas se prononcer de façon définitive, ils préfèrent justement continuer à mesurer et à calculer.

Quant à moi, j’ai déjà la trouille de ce qui pourrait se passer à chaque fois qu’une nouvelle été s’approche. Je déteste l’été. L’été sera désormais de plus un plus un synonyme de sécheresse, mort et stupidité humaine. Nous serons assourdis par des misérables chansonnettes d’amour alors que les écrevisses des rivières meurent et les migrants, fuyant des régions du monde désormais inhospitalières, aussi.
Je déteste l’été et notre cécité, notre aveuglement en tant que citoyens du monde et espèce animale. Et je déteste tous ces demi-hommes, misérables Narcisses qui jouent avec le destin de l’humanité, de ses peuples et de la planète, qui discutent encore de guerres à mener et de bombes à lancer pourvu que leurs jeux de pouvoir avancent ; et entre eux, en première ligne, les présidents américain et russe. Ils n’ont pas encore compris que la seule guerre qui vaut la peine d’être combattue est celle contre le changement climatique.

Heureusement que ce matin j’ai acheté le quotidien La Repubblica, ce que je ne fait pas souvent, car j’ai lu avec grand soulagement un entretien avec Pape Francesco (4). Le Pape a manifesté sa profonde préoccupation pour les résultats du sommet de Hambourg et dénoncé toute alliance politique dangereuse qui vise à faire payer aux pauvres et aux migrants du monde les tragédies qui nous attendent dans les années à venir, en oubliant que l’Occident s’est enrichi grâce aux colonialismes .

Les thèses de Lovelock nous apprennent que si la planète se réorganise pour préserver la vie, notre tâche est celle de faire émerger une conscience collective d’espèce, une sorte de responsabilité partagée et solidaire de la communauté humaine devant un défi beaucoup plus que historique. C’est un défi métahistorique. La planète n’a pas besoin de nous, mais nous avons besoin d’elle. C’est une transition radicale vers une autre manière de vivre que nous devons démarrer. Avant que la canicule nous brûle le cerveau.

Florence, 8 juillet 2017

Notes

(1) Maeve Shearlaw, «How to live without plastic bottles…», The Guardian, 29 juin 2017.

(2) Fiona Harvey, « World has three years left to stop dangerous climate change, warn experts», The Guardian, 28 juin 2017.

(3) Ibidem.

(4) Eugenio Scalfari, «Il Papa ai Grandi. Al G20 alleanze contro poveri e migranti. Fermate chi ha visioni distorte del mondo», La Repubblica, 8 juillet 2017.

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