Un lancinant point de douleur sur le côté de l’âme, voilà ce que j’ai ressenti le 21 août dernier lorsque j’ai lu par hasard sur al-Jazeera News la nouvelle de la démolition par les combatants de l’Etat Islamique du monastère de Mār Elyān al-Cheikh, situé à proximité de la petite ville de al-Qaryatain, en Syrie. Mar Elyan était un ancien monastère édifié il y a plus que 1500 ans, et qui appartenait à la communauté monastique catholique de rite syriaque Al-Khalīl, fondée par mon ami le père Paolo dall’Oglio ensemble avec père Jacques Mourad. Les deux ont été enlévés en Syrie, Paolo en juillet 2013, et Jacques le 21 mai dernier.

Quand j’ai lu la triste nouvelle de la destruction du monastère, je n’y croyais pas, et ceci est le destin de tous ceux qui ont aimé la victime ou le lieu du délit et ne peuvent pas arriver à accepter le fait que la mort frappe auprès de tes chers. Mais ce point de douleur a aussi été provoqué par le sentiment d’impuissance qui dévore tous ceux qui s’inquiètent du sort des syriens. Tu vis ici, mais tu as été là-bas et sais ce qui se passe; tu voudrais arrêter la violence, mais tu as le sentiment d’être inécouté, entouré par l’indifférence si ce n’est pas de l’hostilité envers l’Orient; et tu es opprimé par l’évidence du primat de l’économique sur le politique, et des intérêts de court terme sur les valeurs universels. Ce lancinant point de douleur me prend ensuite l’estomac et renverse mon esprit lorsque j’écoute mes voisins confondant terrorisme avec Islam, et déclarant que les arabes ne sont pas faits pour la démocratie.

J’avais été au monastère de Mar Elyan le mois de janvier 2011, pendant mon séjour au monastère principal de la communauté, celui de Mār Mūsā al-Habachī, Saint Moïse l’Abyssin. Le monastère de Mar Musa se trouve à une cinquantaine de kilomètres de al-Qaryatain, et pour y arriver il faut descendre les contreforts montagneux de la région de an-Nakb et se diriger vers les plaines qui précèdent le désert. C’était une semaine avant la chute de Ben-ʿAlī en Tunisie. Tout semblait calme et triste en Syrie, inésorablement immobile à confirmer la résistance au changement des sociétés arabes: l’histoire et ses reliques partout présents, les stations de bus sales, les gens irrésistiblement gentils, les boutiques pleines de marchandises, les images de Bashār al-Asad à leur place. Et puis, tout a soudainement changé, pour la Syrie et pour les soeurs et les frères de al- Khalīl, qui ont continué à essayer de cultiver avec ténacité le dialogue entre chrétiens et musulmans malgré la dérive sectaire et la répression des aspirations libérales de la jeunesse du pays.

Nous étions descendus à al-Qaryatain moi, mes enfants jumeaux, Fabiana, une jeune femme architecte italienne qui séjournait pendant quelques mois en communauté, et une soeur allemande de la même, dont j’ai malheureusement oublié le nom. Je me rappelle encore de ces moments-là, lorsque nous avons visité les jardins et les fruitiers autour du monastère, soignés méticuleusement, ou quand nous nous sommes récueillis dans la prière sur le sarcophage de Mār Elyān as-Sheikh, se trouvant à côté des ruines de l’ancien monastère sur lesquelles on travaillait encore. Le ciel était clair, et nous avions bu ensemble un café dans le réfectoire avant de repartir pour Mar Musa. Je porte avec moi le souvenir d’un monastère à structure carré, avec une grande cour au centre. Frère Jacques n´était pas là, mais la soeur avait les clefs. Les travaux de restoration avaient été effectué avec une méticulosité remarquable, et sur les toits nous voyions clairement la plaine et la petite ville.

Depuis que les combats étaient arrivés dans la région, le monastère avait accueilli et protégé des milliers de réfugiés (jusqu’à deux milles dans la même période), sans distinction entre chrétiens et musulmans. Les réfugiés s’aidaient mutuellement et ils avaient mis en place des cuisines collectives. Même plusieurs parmi ceux qui étaient rentrés dans leurs maisons continuaient à recevoir une aide par le monastère, qui restait l’un des seuls endroits qui soutenait encore la population civile. Le réseau de solidarité avec le monastère avait calculé qu’il fallait au moins 10.000 € / mois pour faire face aux demandes d’assistance de ceux qui s’adressaient au monastère n’ayant aucun autre choix[1].

Avec sa destruction, le monastère de Mar Elyan ne pourra plus offrir ce service. Depuis la conquête de la petite ville de al-Qaryatain de la part de l’Etat Islamique, et l’enlèvement de ses habitants chrétiens, la communauté al-Khalīl n’est plus active sur le territoire, les frères et les soeurs non-syrien(ne)s de Mar Musa ayant abandonné le siège principal pour des raisons de sécurité, et les syrien(ne)s étant sur un pied d’alerte. La désolation de l’absence avance avec le pourrissement du scénario politique et la violence militaire. Je me souviens des dizaines de jeunes qui visitaient le monastère de Mar Musa, provenant du monde entier, et des forts rapports d’entraide et de dialogue existant avec les habitants de la région et la famille musulmane syrienne. C’était une ambiance toute particulière celle que l’on pouvait respirer là-bas. De prière, de recueillement, de rencontre et de simplicité. Pour y arriver, il fallait monter un long escalier de quelques centaines de larges marches taillées dans la pierre. J’avais entrepris cet effort avec mes deux enfants, malgré leur jeune age, ils avaient deux ans, et deux lourds sacs à dos. La montée au monastère de Mar Musa, qui fut dans le passé un lieu d’hermitage, préparait l’esprit à l’accueil; lors de la sainte messe, célébrée en arabe mais faisant recours à d’autres langues aussi, père Paolo demanda à mes enfants de se placer à côté de lui malgré leur vivacité et la fascination qu’exerçait en eux la richesse d’icones, bougies et tapis décorant l’église.

Tout cela, qui appartient au règne des lumières, ne se manifeste désormais plus. À l’entrée du monastère de Mar Elyan il y a une inscription en arabe du 1473 contenant l’ordre donné par un émir local aux bedouins du désert de ne pas porter préjudice au monastère, ni à ses résidants[2]. L’ordre n’a pas été respecté, bien évidemment, ou bien ceux qui ont démoli le monastère ne lisaient pas l’arabe… Elyan était un moine de Édesse, l’actuelle ville turque de Urfa, qui avait vécu au IV siècle. Il portait le titre de «al-Cheikh», «l’âgé», donc «le sage», pour le distinguer d’un martyr romain vénéré dans la Syrie septentrionale. Le premier monastère avait été ouvert un siècle plus tard, et appartenait à la tradition syriaque ou assyrienne. Plusieurs musulmans, avant sa destruction, venaient prier devant le tombeau du saint ou participaient chaque 9 septembre aux célébrations en son honneur. Si pour plusieurs personnes ceci est un signe d’oecuménisme et de dialogue, pour l’Etat Islamique ce n’était que de l’idolatrie, au nom de laquelle ont été détruits d’autres lieux saints chrétiens, mais aussi des tombeaux de saints musulmans de la tradition chiite ou soufi.

Il ne faut quand-même pas croire que le monastère n’ait souffert que des attaques de l’Etat Islamique. Le Assyrian Human Rights Network, actuellement basé à Stockholm, a déclaré que le monastère avait déjà été partiellement démoli par l’aviation du régime de Damas[3]. La petite ville de al-Qaryatain a été longuement disputée entre les rebelles et l’armée du régime jusqu’à l’arrivée de l’Etat Islamique depuis Palmyre, étant al-Qaryatain un point important d’intersection entre le Nord et le Sud du pays, d’où passaient armes et ravitaillement, ainsi que les défecteurs de l’armée syrienne qui joignaient les brigades de la révolution.

Le patriarche syriaque catholique Ignace Y. III Younan a adressé un appel à l’Occident, dénonçant: «Jusqu’à quand le monde dit “civilisé” gardera-t-il un silence hypocrite, quand tout le monde est au courant des horreurs commises par ces barbares? Comment un pays qui se dit défenseur des droits de l’homme ferme-t-il les yeux devant des aberrations telles que décapiter, confiner en esclavage et violer enfants et femmes? Est-ce ça la démocratie?» [4]. Les chrétiens se sentent abandonnés, mais en fait ce sont les syriens tous à avoir été abandonnés. La jeunesse syrienne avait cru dans un réveil de liberté et démocratie en 2011, et avait défié le régime du pays, mais au fur et à mesure que le temps passait, elle a réalisé d’avoir devant eux un gouvernment criminel et illibéral protégé par des Etats étrangers importants, d’un côté, et des milices radicales de l’islamisme sunnite financés par des groupes d’intérêt aussi étrangers et sans scrupules, d’autre côté. Je n’ose pas imaginer la solitude que l’on éprouve en ne voyant aucune lumière à l’horizon; ainsi s’assèchent les espoirs de la meilleure jeunesse.

Si l’on pouvait mettre en évidence sur les médias occidentaux aussi les crimes perpétrés en territoire syrien par le régime de Damas, nous comprendrions la profondeur de la solitude qui dévore l’avenir de ce pays et de ses gens. Il suffirait de faire état des bombardements presque journaliers effectués par M. al-Asad à la bombe baril, qui consiste en un baril rempli d’explosifs, de combustible et de ferraille, pour s’en rendre un peu plus compte[5].

Le destin de Mar Elyan me mène à penser que nous sommes devant au crépuscule des lumières. Nous, vivant à l’Ouest de ce pays-là, souvent nous ne nous sentons concernés que lorsqu’une nouvelle vague de réfugiés arrive sur nos côtes. Toutefois, l’humanité ne se nourrit pas de la logique du «sauve toi-même et tes affaires, et tiens à distance les malheureux». Il est temps d’agir, ici et là. La tragédie syrienne a fait plus que le double de victimes et le quintuple de déplacés et réfugiés de la guerre en Bosnie (1992-1995), où l’on estime que 100.000 personnes entre civils et militaires ont trouvé la mort, et 2,2 millions de personnes ont été déplacés. Au cours des quatre dernières années, en Syrie, la manifestation de la violence fasciste de nature idéologique ou religieuse a dèpassé toute limite en termes politiques et humains, et tout cela a lieu sur le bassin de la Méditerranée. Le patriarche Ignace Y. III Younan a raison: nous avons besoin d’une croisade, oui, mais d’une croisade des lumières, qui sache combiner la force militaire, l’action civile et la solidarité envers les réfugiés, et ceci dans le but d’interrompre cette spirale, car le fascisme engendre le fascisme, corrompt les gens, les entreprises et les institutions, et ne se donne pas de limites. Le fascisme déchaîné en Syrie est une école de formation qui pourrait inspirer d’autres et justifier des contre-politiques illibérales et anti-démocratiques même en Europe. Nous avons besoin d’une croisade, nous devons montrer que nous n’avons pas peur et que l’humanité compte plus que les cordons de notre bourse. Une croisade laïque, donc, qui ne distingue pas entre occidentaux et orientaux, ni entre chrétiens et musulmans, mais qui sache distinguer entre les semeurs des germes du fascisme, d’un côté, et les défenseurs d’une société ouverte, inclusive, respectueuse de la foi de chacun et nécessairement libre, d’autre côté.

Les frères et le soeurs de la communauté de al-Khalīl ont déjà payé pour leur engagement croyant et civil. Que leur sacrifice amoureux ne soit pas raison de honte et damnation pour nous, vivant à l’Ouest de la mer.

[1] Fondation Magis, La comunità monastica di Deir Mar Musa, brochure, 2015.

[2] Camille Eid, «Mar Elyan distrutto dall’Is: dal V secolo un’oasi di preghiera», Avvenire, 22 août 2015.

[3] Dana Ballout, « Islamic State Destroys Assyrian Christian Monastery in Syria », Wall Street Journal, 21 août 2015.

[4] Patriarche Ignace Y. III Younan, «Syrie: destruction du monastère Mar Elyan, le patriarche interpelle l’Occident», L’Oeuvre d’Orient, 21 août 2015.

[5] Voir la liste d’attaques à la bombe baril sur les villes libérés par la révolution syrienne sur: https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Syrian_Civil_War_barrel_bomb_attacks. Les derniers ont été effectués le 22 et le 24 août 2015 sur les villes de Douma et al-Bāra et ont tué une soixante-dizaine de personnes, mais les médias ignorent ces tristes nouvelles.

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